Lettre scientifique, Mars 2019, Hors-série N°1; Mobilité culturelle et développement

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Les indépendances africaines, dans leur finalité, n’ont pas eu lieu. À ses aspirations défendant, l’Afrique brouille elle-même les pistes de son développement au point de les rendre caduques. Les partenaires du continent prennent acte : les uns rapatrient leur financement et leurs matériels de production ; les autres organisent leur départ vers des horizons plus prometteurs ; d’autres, enfin, comme en proie à une joie amère, durcissent et clament leur malédiction originelle en disant : l’Afrique noire ne partira pas du tout !

L’Afrique ne manque cependant pas de technocrates compétents, ni de personnalités moralement inattaquables, ni même d’inconditionnels patriotes engagés pour la défense de sa cause. Alors, « pourquoi, au niveau collectif, les Africains sont si peu efficients ? Qu’est-ce qui fait que dans un monde où la technique domine, nous restions […] des passagers clandestins, des resquilleurs qui ne participent à la civilisation qu’à l’extrême bout de la chaîne, au niveau des résultats, des petits profits, des avantages ? »

À une question aussi pertinente et récurrente, des Africains ont répondu : qui, en rappelant la saignée mortelle de la traite négrière ; qui, en évoquant le traumatisme provoqué par les violences de la colonisation ; qui, en indexant la nature inhumaine du capitalisme ; qui, en insistant sur le manque de ressources financières ; qui, enfin, en embrochant l’homme politique africain. Ces réponses forment, ensemble, le tissu sans couture de notre littérature : des romans aux essais, et du théâtre à la sociologie et au cinéma. C’est cela la pensée de la bonne conscience, celle qui s’honore, entre autres, d’être une « littérature engagée » !

Il est peut-être plus engageant pour nous, aujourd’hui, de ranger ces réponses historiques dans les casiers de l’histoire, de laisser l’« impérialiste véreux » dormir du sommeil de l’injuste, et de nous occuper de nous-mêmes : une culture qu’on interroge jamais, une fois parvenue à maturité, finit par dévorer ceux qui lui ont donné un berceau. Dans tous les cas, depuis plus d’un siècle que nous accablons l’impérialiste en question de toutes les injures, et que nos bibliothèques croulent sous le poids de pamphlets, pas une seule nuit il n’a manqué de sommeil pour cela !

Contre le développement de l’Afrique, il y a en Afrique, nous semble-t-il, quelque chose de plus paralysant que le lointain esclavage ; de plus traumatisant que la violence coloniale ; d’aussi impitoyable que le système capitaliste : c’est l’immobilisme culturel, entendu comme système socialisé, à mobilité culturelle très réduite, devenu une manière d’être individuelle et collective.

Nous voudrions, dans les lignes qui suivent, attirer l’attention des observateurs et acteurs du développement en Afrique, sur la réalité, la puissance et la persistance de l’immobilisme culturel surtout en Afrique sub-saharienne. Pour cela, nous voudrions :

  • Présenter les traits les plus saillants des systèmes socioculturels à mobilité réduite ;
  • Montrer comment l’immobilisme est un système foncièrement violent ;
  • Indiquer en quoi l’immobilisme fait le lit de l’intégrisme.

La lettre : Lettre scientifique du Cres, Hors-série N°1 N°1, mars 2019